Journal
1977-1990
de Jean-Luc Lagarce

Dimanche 23 novembre 1980

Besançon. Midi dix.

Je présume que lorsque je serai riche, suffisamment riche, je quitterai cette ville, j’aurai raté toute percée possible dans le théâtre, et j’irai m’installer dans une plus grande ville, Paris par exemple. J’y écrirai des livres qui ne seront pas de bons livres – cela me désolera et peut-être que je picolerai un peu – mais qui se vendront bien (c’est de ça que je vivrai). J’aurai plein de faux amis. Un jour, je quitterai cette grande ville, Paris, par exemple, parce qu’elle me paraîtra petite à son tour. J’irai ailleurs. Cela flattera mon snobisme d’errer à travers le Monde. J’irai à New York ou à San Francisco, je serai devenu complètement alcoolique et j’aurai une fâcheuse tendance à me prendre pour Fitzgerald (j’aurai fait d’énormes progrès non seulement en anglais, mais encore en américain, et même en argot américain). Ou bien alors, j’habiterai Berlin-Ouest qui doit être une ville très putain. Vers les 45 ans, je mourrai d’une crise cardiaque, ou d’éthylisme ou encore assassiné par un loubard, à moins que je ne me détruise en me jetant dans le fleuve de la ville concernée… J’aurai écrit suffisamment de livres et pas un ne vaudra la peine d’être étudié par les générations suivantes…

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